Les sorties nocturnes : le parcours du combattant pour les Parisiennes
Paris, la Ville Lumière, qui, une fois le soleil couché, perd de sa beauté. Cauchemar pour la plupart des femmes, le simple fait de rentrer chez soi est un risque calculé.
« Le corps des femmes est morcelé par le regard masculin. Seins, cul, bouche : on nous dissèque avant même qu’on nous touche. Désirables ? On est déjà des proies. ». Dans La chair est triste hélas, l’autrice Ovidie dresse un portrait sombre de notre société. Pour la réalisatrice, les femmes «désirables sont étouffées par une prison patriarcale, où le corps féminin est colonisé, pénétré, asservi aux fantasmes masculins .» De nos jours, films, pièces, chansons et livres dissèquent notre place sur cette terre.
La nuit, Paris nous lâche, nous, les femmes. Le jour laisse place à l’obscurité et aux ombres des quartiers, faisant apparaître, pour chacune d’entre nous, cette boule au ventre. Chaque pas devient un risque, le souffle se coupe, les hommes défilent et les femmes s’agitent. On change de chemin, on emprunte des zones supposées sans danger, le téléphone à la main, le corps prêt à s’échapper ; chaque regard peut être le dernier. Suivies, insultées et agressées, les femmes voient leur peur exploser à l’heure de la montée des masculinistes contre #MeToo. Diane, chanteuse, s’indigne dans Colère qui monte : « Faudrait pas le dire trop fort que tous ces hommes étaient des cons. » Mais alors, sommes-nous vraiment écoutées, comprises et protégées ?
Emmanuel Grégoire (PS) plaide pour la « solidarité » et la vie de quartier, en promettant plus de lumière et d’animation nocturne. Mais l’insécurité sexiste reste dans l’ombre, noyée dans les problématiques sociales générales. Rachida Dati, elle, parle abondamment de sécurité, mettant l’accent sur la propreté et les caméras de surveillance, sans un mot sur les spécificités qui touchent les femmes. Anne Hidalgo laisse un Paris sombre ; les candidats, eux, promettent sans réellement s’emparer du sujet.
La nuit, un cauchemar féminin
Paris, 21 heures, 15e arrondissement : la nuit s’est déjà installée depuis quelques heures. La vie nocturne se réveille, les restaurants se remplissent, la musique des bars résonne, les terrasses laissent échapper des éclats de rire et des brides de conversation. La soirée avance, laissant derrière elle l’animation.
« Depuis que je vis à Paris, je ne rentre jamais seule, mes parents me l’interdisent. Ils ont peur ; ils préfèrent me payer un Uber plutôt que de me laisser rentrer seule. Et je les comprends. Les rares fois où je suis rentrée à pied, même accompagnée, j’étais contente de ne pas être seule. » Lola, nouvelle Parisienne de 18 ans, se confie et poursuit : « Beaucoup de femmes se font agresser dans la rue aujourd’hui, je n’ai pas envie que ça m’arrive. ».
Que ce soit la peur de se faire suivre, insulter ou, pire, agresser physiquement ou sexuellement, de plus en plus de femmes optent pour des stratégies de sécurité. Amandine, 30 ans, parle des siennes : « C’est très simple, quand je sais que je dois rentrer seule, je fais attention à ma tenue : jamais de jupe courte, de haut transparent ou de talons trop hauts. J’essaie, la plupart du temps, de me faire raccompagner, mais quand c’est impossible, j’essaie le plus possible de rentrer en Uber. »
Quand on lui demande si cela porte atteinte à sa liberté de femme, elle répond : « Bien sûr ! Je ne me sens pas libre à 100 %, mais c’est comme ça : en tant que femmes, nous sommes obligées de faire attention. J’aimerais que les choses changent, comme nous toutes, je pense, mais nous ne pourrons jamais empêcher certains hommes de se comporter comme des animaux. C’est malheureux, mais c’est ainsi. »
Anna, 26 ans, une amie à elle, prend aussi la parole sur le sujet : « Il m’est arrivé plusieurs fois de me faire suivre dans les rues de Paris. Une fois, ça m’a drôlement marquée : un homme, avec sa camionnette, n’arrêtait pas de me suivre. J’ai réussi à trouver un endroit sécurisé, mais j’ai vu ma vie défiler. Depuis, je ne rentre plus seule. Jamais. »
Sur une terrasse de café, cachée dans une ruelle, une tablée de femmes échange des anecdotes : « Avec mon amie, nous rentrions de soirée sur les Champs-Élysées quand un homme, la main en sang, nous a accostées. Il a commencé à nous insulter. Sans réponse de notre part, il a commencé à nous suivre. Heureusement, un éboueur est venu s’en mêler et l’a arrêté. » « Je me promenais dans la rue et un homme m’a craché au visage quand j’ai refusé ses avances. » « Un homme m’a suivie alors que je rentrais de boîte, après que j’ai refusé ses avances ; j’ai réussi à me réfugier. »
Beaucoup de ces paroles se terminent par un « j’ai réussi » ou un « heureusement ». Une femme ne devrait pas être soulagée de rentrer saine et sauve chez elle. Cette réussite devrait être une banalité, et non une fierté. Certaines, malheureusement, n’ont pas eu cette chance. Pour toutes les femmes, cette situation ne peut perdurer, la nuit finira par nous effacer.
