« La ville s’enrichit en s’endettant » : que vaut l’affirmation d’Emmanuel Grégoire ?

Paris s’endette, Paris investit, Paris s’enrichit. C’est la réponse d’Anne Hidalgo aux critiques de l’opposition. Emmanuel Grégoire a repris cette idée lors d’une conférence à l’ESJ Paris en affirmant qu’ « il n’y a aucun problème à rembourser la dette de quasi 10 milliards d’euros » et que « la ville s’enrichit en s’endettant ». Ces déclarations reposent-elles sur des faits solides ?

D’abord, un point juridique fondamental : une collectivité territoriale ne peut pas voter un budget de fonctionnement en déficit. L’article L.1612-4 du Code général des collectivités territoriales impose l’équilibre entre recettes et dépenses de fonctionnement. Contrairement à l’État, une ville ne peut pas financer ses dépenses courantes par l’emprunt.

Deux types de dettes différentes

Sur ce plan, la Ville de Paris respecte la règle. En 2024, elle prévoit 9 823,4 millions d’euros de recettes de fonctionnement pour 9 256,4 millions d’euros de dépenses, soit une épargne nette de 567 millions d’euros. Il ne s’agit donc pas d’une dette de fonctionnement. Sur ce point, l’argument avancé par l’exécutif parisien est exact.

La dette parisienne relève en réalité de l’investissement. Les collectivités sont autorisées à emprunter pour financer des équipements publics, des crèches, des logements sociaux, des travaux ou encore la transition écologique — à laquelle 810 millions d’euros sont consacrés dans le budget 2024. L’endettement sert donc à financer des actifs, supposés durables, qui viennent enrichir le patrimoine de la ville.

C’est sur cette base que l’exécutif affirme que Paris « s’enrichit ». Le patrimoine municipal est passé de 28 à 47 milliards d’euros, soit une hausse de 19 milliards. D’un point de vue comptable, l’argument tient : si la dette finance des biens qui augmentent la valeur globale des actifs, le patrimoine net progresse.

Post Instagram d’A. Hidalgo en réponse à R. Dati concernant la dette de Paris

Une lecture à nuancer

Depuis 2014, année de l’arrivée d’Anne Hidalgo à l’Hôtel de Ville, la dette est passée de 4 018 millions d’euros à un niveau prévu de 8 793 millions d’euros fin 2024. Elle a donc plus que doublé en dix ans. En parallèle, la capacité d’autofinancement (CAF), indicateur clé pour mesurer la capacité à rembourser la dette, diminue fortement : 876 millions d’euros en 2023 contre 567 millions en 2024.

Aujourd’hui, la dette représente près de quinze années de capacité d’autofinancement. Ce ratio ne signifie pas une situation critique immédiate, mais il traduit une réduction des marges de manœuvre financières. Plus la CAF baisse, plus le poids relatif de la dette augmente, même si celle-ci finance des investissements.

E. Grégoire reconnaît d’ailleurs durant une conférence face aux élèves de l’ESJ Paris que « nous devons réduire l’évolution de la dette ». Cette précision tempère le discours initial : si la dette n’est pas présentée comme un problème immédiat, son rythme de progression est bel et bien identifié comme un enjeu.

Post Instagram de l’E. Grégoire sur le compte l’ESJ Paris

Au final, les affirmations selon lesquelles la dette parisienne est une dette d’investissement et non de fonctionnement sont exactes. Les comptes sont à l’équilibre et respectent le cadre légal. En revanche, présenter l’endettement comme neutre ou intrinsèquement enrichissant occulte une donnée essentielle : la soutenabilité dépend de la capacité à dégager durablement de l’autofinancement.

Paris ne s’endette pas pour payer ses dépenses courantes. Mais la dette a doublé en dix ans et sa charge relative augmente à mesure que la capacité d’autofinancement recule. Dire que « la ville s’enrichit en s’endettant » est, d’un point de vu comptable, assez juste mais financièrement la réalité est plus nuancée.

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