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Et si les monuments de Paris votaient… 

Souvent reléguée au second plan des programmes municipaux, la culture reste pourtant le cœur vibrant de Paris : elle bat dans chaque pierre, chaque façade…Aujourd’hui, nous avons décidé de tendre la parole à ceux qu’on a trop longtemps ignorés dans les grandes décisions municipales, ceux qui veillent sur la ville depuis des siècles, qui observent chaque jour défiler des milliers de Parisiens et de visiteurs…les monuments de Paris expriment leur choix de vote pour ce dimanche. 

À Paris, les monuments ont la patience du granit et la mémoire de la pierre. Ils ont vu passer des rois, des Républiques, des pistes cyclables et même des trottinettes électriques. Ils regardent les Parisiens avec une pointe d’amusement, parfois de lassitude, et souvent un soupçon de philosophie. 

Voûté sous le poids de l’âge, l’Arc de Triomphe soupire. 

Il a été conçu pour célébrer les victoires militaires, pas pour arbitrer des embouteillages. Depuis deux siècles, il trône sur la place Charles-de-Gaulle avec la majesté d’un général étoilé en retraite. 

Mais ces derniers temps, le vieux soldat est las. « Les klaxons ! Le bruit des scooters !  Les parisiens râleurs…Je croyais avoir survécu à Waterloo et à deux guerres mondiales, mais c’est la circulation qui aura ma peau ». Et on le comprend bien : 12 avenues convergent vers lui, un ballet incessant de 110 000 véhicules quotidiens. L’Arc rêve d’un peu de silence, d’un peu d’air pur. « Qu’on m’épargne au moins les pots d’échappement ! », grommelle-t-il.  

La promesse d’un Paris plus convivial, où la place des voitures se réduit, où les piétons retrouvent leurs rues et où le vélo devient un véritable service public accessible à tous… Voilà un programme qui enchante le vieux monument. Son choix est fait : pour retrouver un Paris sans moteurs, l’Arc de Triomphe soutiendra dimanche la candidate LFI Sophia Chikirou, pour un « nouveau Paris populaire », le Paris au bon air.  

À quelques kilomètres de là, la tour Eiffel a une tout autre attitude. Elle ne soupire pas. Elle pose.  

Unsplash. Il Vagabiondo

Depuis 1889, la grande dame de fer se pavane en vedette : 300 mètres d’assurance tranquille. Elle voit les touristes lever la tête, les foules venir par milliers, les amoureux la prennent comme témoin. En porte clé ou en magnette, elle est celle qu’on veut garder pour soi. Héroïne de nombreux poètes, elle occupe les rêves de Paul Éluard, se dessine à la forme des mots de Guillaume Apollinaire et reçoit de Maurice Carême un titre, décorée à l’encre de ses vers. Elle est le symbole de toute une ville…Et elle le sait très bien. « Je suis regardée par 7 millions de visiteurs chaque année », dit-elle de cet air suffisant qui lui est si naturel.  

Vêtue de sa robe scintillante, elle aime attirer les regards mais pas ceux de n’importe qui ni à n’importe quelle heure. « Une icône se doit de maintenir un certain standing » ajoute-t-elle en jetant un coup d’œil au Champ-de-Mars. Elle n’aime pas vraiment les débordements nocturnes, ni les pique-niques finissant en canettes abandonnées…En bref, la nuit ne la rassure pas vraiment, notamment pour ses compatriotes féminines.  

La perspective de sécuriser davantage les abords du parc, une mesure proposée par la candidate LR et Modem, la séduit particulièrement. Elle soutiendra celle qui prône « une reconquête esthéthique du parc », incluant la présence d’une brigade équestre et la fermeture totale du site la nuit. Rachida Dati pourra ainsi compter sur son vote. 

Depuis des siècles Le Pont Neuf a vu passer les roues pressées des carrosses, le tonnerre des fers forgés des montures, la rage révoltée des révolutions.  

Une carrière irréprochable, pavée d’héroïsme et pourtant aucune promesse de retraite à l’horizon. D’aussi loin qu’il se souvienne, en 1848 était (enfin) déclaré la fin de l’esclavage. Mensonges et balivernes ! 400 ans de labeur, sans pause, sans reconnaissance, le Pont Neuf appelle cela de l’esclavage moderne. 

Ses attentes aux municipales sont grandes : il veut profiter de sa vie et ne plus se fatiguer. Quelle ne fut pas sa surprise quand Sarah Knafo a annoncé son envie (quelque peu soudaine) de commencer de nouveaux travaux sur les quais ! Tout ça pour faire revenir les voitures en dessous des ses arches centenaires. La tuile et tue-l’amour !  

Si le pont des Arts a toujours été le préféré des artistes, le Pont Neuf le sait, sous ses pierres centenaires bat un cœur de poète. Grand incompris, les Jeux Olympiques de Paris lui ont laissé un goût amer : Aya Nakamura n’ayant pas daigné fouler ses pavés. Outre sa poésie, le Pont Neuf a toujours su une chose : la proximité avec les animaux est une évidence. Au fond, qui peut affirmer sans trembler j’ai abrité un crocodile ? (Original). Lui le peut. Des animaux un peu plus sexy : du cygne à la mouette en passant par les canards au plus ragoûtant : les rats et les pigeons. Chacun est accepté, de l’étranger à l’habitué.  

Le calme et la nature, la simple promesse d’une vie oisive lui suffit. Le programme d’Emmanuel Grégoire de verdir davantage Paris lui plaît donc assez. Il espère que les promesses du candidat à propos de sa tranquillité sont sincères et que cela ne sera pas du « Blablabla…Pookie. » 

Un peu plus au nord, le Louvre est inquiet. 

Non pas pour sa popularité, il sait qu’elle est inébranlable, mais pour sa tranquillité. Les 30 000 visiteurs quotidiens serpentent sa cour pavée, fidèle aux trésors qu’il abrite ; pourtant les histoires de vols ou d’incivilités se multiplient. Le cambriolage de la couronne de l’impératrice Eugénie reste pour lui un épisode traumatisant. « Vous ne pouvez pas imaginer…ce qu’a été pour moi cette matinée d’octobre. Je tremblais de tous mes murs, mon parquet vibrait sous le pas de mes agresseurs. Je suis le Louvre, temple des arts et de l’histoire, mais cette nuit-là… je me suis senti vulnérable. » 

Le vieux palais aime l’ordre. Il apprécie les caméras qui veillent discrètement et les gardiens qui parcourent ses couloirs avec un sérieux implacable. Une légende raconte que c’est le Louvre lui-même qui aurait murmuré à l’oreille de la candidate Reconquête Sarah Knafo ses inspirations pour la sécurité. « Je souhaiterai une tolérance zéro, la beauté mérite un peu de vigilance », lui lançait-il avec l’assurance tranquille qu’on prête à la Joconde. Si vous lisez attentivement le programme de Sarah Knafo, vous verrez qu’elle souhaite quadrupler les effectifs de la police municipale pour atteindre 8000 agents armés. À cela s’ajoute l’idée d’une présence policière permanente dans les lieux jugés stratégiques…comme un discret clin d’œil au Louvre qui saura la remercier en lui accordant son vote. 

Ainsi va Paris. 

Les pierres de Paris savent que les maires passent comme les saisons. Elles continuent, imperturbables, à regarder les Parisiens débattre avec passion de l’avenir de leur ville. Malgré l’honneur de recevoir le vote de ces monuments, cela ne suffira peut-être pas à décrocher le titre de maire de Paris pour Rachida Dati, Emmanuel Grégoire, Sarah Knafo, ou Sophia Chikirou. Prenant la parole une dernière fois au nom de tous ses camarades, l’Arc de Triomphe déclare : « Quel que soit le résultat final, un dernier mot nous unit. Remettre la culture au centre des décisions politiques parisiennes. Parce qu’une ville qui investit dans sa culture investit dans son avenir. » 

Par Anne-Laure COLIN et Alix JAULIN

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