« Ils forcent des boîtes au pied- de-biche » : la vie n’est pas un long fleuve tranquille pour les bouquinistes
Par Elie Cruz
Les bouquinistes ont défrayé la chronique à l’approche des JO de Paris à l’été 2024. Figures incontournables des quais de Seine, ils avaient pourtant été menacés de disparition. À l’approche des municipales, leur rancœur contre la mairie n’a jamais disparu. Et un certain ras-le-bol vis-à-vis de la classe politique s’est installé.
En ce jour d’hiver, ils ne sont que deux à avoir bravé la pluie pour tenir leurs « boîtes ». « Si je n’ouvre pas, je ne mange pas », admet Georges. À 27 ans, il compte déjà trois années à son actif comme « ouvre-boîte », l’autre nom des bouquinistes. C’est par « amour du livre » qu’il a atterri là. Mais à la longue, la fréquentation quotidienne des quais l’a rendu « misanthrope », confesse-t-il.
« Ils aimeraient mettre la main sur nos emplacements »
Les quais regorgent de « sacrés personnages », se plait à raconter Georges. Si certaines situations le font sourire, il déplore néanmoins « en avoir marre » qu’on lui demande chaque jour où se situe Notre-Dame. Pourtant visible, la cathédrale trône fièrement derrière lui.
La réouverture de l’édifice a justement « fait du bien à l’activité » des bouquinistes, souligne Pierre, dans le métier depuis un an. Passionné d’histoire, il apprécie son statut d’« ouvre-boîte » et le contact avec les clients. « Ici, on vend de la vraie littérature ». Cependant, il ne se fait pas d’illusion sur la suite : « Ça n’est pas rentable pour la mairie, qui aimerait mettre la main sur nos emplacements pour y placer des kiosques de nourriture ». Paninis et crêpes face à Paul Morand et Roger Nimier ? « Aujourd’hui, on en est là », constate Pierre, amer.
« Les politiques, on ne les voit jamais »
Pour tenter de ne pas perdre la face, les bouquinistes jouent collectifs. Un syndicat s’est créé. « Question de survie », confie Pierre qui évoque par ailleurs une « entente cordiale » dans la profession.
À la question, « qu’attendriez-vous du futur maire de Paris ? », les deux bouquinistes se disent attristés par un manque de reconnaissance criant. « La maire aime parler de nous, mais les politiques on ne les voit jamais », assène Pierre. Un lien s’est rompu entre la mairie et la profession lors des JO. « Ils voulaient en profiter pour nous virer ! », se souvient-il avec colère.
Incivilités : les bouquinistes exposés
Pour les municipales, ces travailleurs n’attendent donc rien de la mairie : « On se défend tout seul. » Pourtant, ils appellent à une action renforcée de la mairie : « Évidemment, on aimerait être davantage protégés, notamment contre les incivilités. » Vomis, défécations, déchets en tout genre… mais ce n’est pas tout : « le soir, lorsque les gens sortent des bars, beaucoup vandalisent, certains forcent des boîtes au pied-de-biche » !
Paris, ville lumière et littéraire ? Les bouquinistes ont rayé cette image d’Épinal. Pourtant, ils l’assurent : « c’est un métier passionnant ». Pierre apprécie « les échanges avec des étudiants et passionnés qui donnent du sens au métier ». « Les jeunes continuent de lire », se réjouit Georges.
Quelques satisfactions donc, qui ne permettent néanmoins pas aux deux vingtenaires de se projeter pleinement dans cette profession. Cigarette au bec, Pierre assure ne pas se décourager pour autant.
Peu importe le sort électoral de la capitale, les bouquinistes semblent partis pour durer. Et quand bien même ils seraient battus par les flots, ils ne sombreront pas. Une parfaite illustration de la devise de Paris : « Fluctuat nec mergitur ».
