Paris : le sujet du vélo déraille

À Paris, le vélo n’est plus un simple loisir. Il devient un juge de paix, un révélateur de fractures et le symbole de la ville que veulent dessiner les candidats à la mairie. Entre héritages assumés, promesses de « service public » et plans de reconquête automobile, chacun bat ses cartes.

Aujourd’hui, les chiffres donnent le tournis : près d’un Parisien sur deux (40 à 43 %) pédale au moins une fois par semaine sur les 1 500 kms de pistes cyclables. Tout bascule sous les mandats d’Anne Hidalgo. Ce qui n’est au départ qu’une alternative écologique devient, en dix ans, la colonne vertébrale de sa politique urbaine. Avec son plan « Paris 100 % vélo », elle impose un virage radical : berges de Seine piétonnière, généralisation des zones 30, élargissement des pistes sur les axes principaux et sécurisation des stationnements. Pour les cyclistes, c’est une libération ; pour les automobilistes, un « enfer quotidien ». Cet héritage structure désormais tous les programmes : faut-il changer de braquet ou freiner sec ?

Dans le camp d’Emmanuel Grégoire, héritier de la majorité sortante, l’objectif est de poursuivre tout en structurant. Le candidat socialiste défend la continuité du plan « Paris 100 % cyclable », avec l’aménagement des grandes avenues encore dépourvues de pistes, la sécurisation de 200 carrefours jugés accidentogènes et la suppression des pistes sur les trottoirs pour les replacer sur la chaussée. Il assume l’élan mais change de vitesse : moins de kilomètres, plus de qualité. Il s’agit de sécuriser les 15 voies de bus les plus chargées, de créer une vélo-école par arrondissement pour former les Parisiens aux règles de circulation et d’améliorer la signalisation. « Il ne s’agit plus de faire du chiffre, mais de consolider ce qui existe », martèle-t-il.

Sophia Chikirou, de son côté, prône une rupture sociale. Elle juge le plan de circulation de 2007 « totalement obsolète » et propose la création d’un véritable service public du vélo, avec la reprise en régie municipale de Vélib’ Métropole. Son objectif : baisser les tarifs, multiplier les vélos électriques et faire du vélo un droit, au même titre que le métro ou le bus, notamment dans les quartiers périphériques. Pour elle, le vélo est un outil d’égalité urbaine.

La droite : un nouveau plan de circulation

Rachida Dati tente une équation délicate : ajuster, corriger et « rééquilibrer » les aménagements sans remettre en cause l’essor du vélo. Elle promet un « Paris apaisé » et veut « sanctuariser la place du piéton », qu’elle présente comme le « grand oublié » des mandatures Hidalgo. Elle dénonce un « chaos généralisé », des bus ralentis et des personnes âgées qui « ont peur de traverser ». Sans se poser en candidate de la voiture, elle affirme ne pas vouloir réduire la place du vélo à l’échelle de la capitale. Mais elle insiste : les vélos n’ont pas vocation à circuler sur les trottoirs ni à brûler les feux. Son entourage résume la ligne : « Nous étions dans l’ère de la quantité, nous devons passer à celle de la qualité. » Certains aménagements réalisés « à la va-vite » pourraient être revus, voire supprimés s’ils sont jugés accidentogènes.

Dans le même temps, elle promet de préserver la place du vélo, de renforcer les axes sous-dotés et de développer des liaisons avec le reste de l’Île-de-France. Rue de Rivoli, son camp imagine un réaménagement avec trottoirs élargis, voie de bus dédiée, voie taxis et livraisons, tout en maintenant les pistes cyclables. Elle évoque aussi un réseau porté à 1 800 km et l’enfouissement du stationnement pour libérer la surface. « Chacun doit trouver sa place », assure-t-elle.

Pierre-Yves Bournazel, lui, se présente en candidat de l’ordre. Plan « zéro nid-de-poule », police municipale dédiée aux incivilités, doublement des places de livraison pour éviter que les camionnettes n’empiètent sur les pistes : le vélo, oui, mais dans une ville disciplinée.

La rupture : le spectre du moratoire

À l’extrême droite, le ton change radicalement. Sarah Knafo relègue le vélo derrière une priorité sécuritaire plus large. Elle propose de rouvrir les berges de Seine aux voitures et d’installer, au-dessus, une promenade aérienne de 2 km pour les cyclistes.

Thierry Mariani va plus loin : moratoire immédiat sur les nouvelles pistes, audit complet du réseau existant, réexamen de la rue de Rivoli ou du boulevard Sébastopol. Selon lui, avant d’étendre, il faut « auditer le chaos » et repenser la répartition de l’espace.

Dans quelques jours, les Parisiens ne choisiront pas seulement un maire. Ils choisiront un tempo. Continuer vers une ville 100 % cyclable ou freiner pour redessiner l’équilibre entre voitures, vélos et piétons. Sur les boulevards Magenta, Saint-Germain ou Ledru-Rollin, chaque ligne blanche est politique. Le guidon de Paris tremble déjà.

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