Municipales 2026 : Les vrais gagnants du double scrutin

Au soir du premier tour, les Parisiens franchissent la première étape d’une expérimentation politique. Le double scrutin doit encore révéler ses effets sur le long terme. Cependant, les premiers signent indiquent une tension entre la légitimité démocratique qu’elle est censée accorder au futur maire de Paris, et la réalité structurelle du nouveau régime.
Emmanuel Grégoire et sa liste peuvent se réjouir de leur excellent score au premier tour. Plus encore qu’un chiffre, c’est une consécration. Si la droite unie derrière Rachida Dati peut encore renverser la table, la victoire symbolique appartient à la gauche. C’est elle qui a su mobiliser le plus large électorat dès le premier tour. Maintenant que les Parisiens peuvent voter directement pour leurs conseillers de Paris, la base populaire d’un candidat compte plus que jamais. Il semble que l’objectif de la réforme soit rempli, à savoir insuffler un renouveau démocratique au régime des grandes villes.
Un renouveau démocratique
Patrick Norynberg, enseignant à l’ISMaPP (Institut Supérieur du Management Public et Politique) et membre du Conseil National des Villes, nous le confirme: « Grâce à cette réforme, le parisien retrouve un suffrage direct. Il a son mot à dire sur les deux scrutins. C’est un développement plus démocratique. » C’est selon lui un moyen de réduire la verticalité du pouvoir en élargissant la participation de l’électorat. Une manière de sortir la politique des couloirs pour la rendre à l’Agora. Cette légitimité populaire accorde un poids certain à la liste d’Emmanuel Grégoire, mais il n’est pas dit qu’il pourra en profiter quand bien même il serait élu dimanche prochain.
Pour Patrick Norynberg, cette réforme relève de l’expérimentation politique: « il n’y a pas que du bon. Le fait que les petites communes ne peuvent plus panacher leurs listes est une limite au gain de démocratie. » En effet, la loi du 21 mai 2025 généralise le scrutin de liste paritaire à toutes les communes, y compris celles de moins de 1 000 habitants. « Cela explique, à mon sens, une plus grande abstention dans ces communes que dans les grands centres métropolitains. » Ces limites structurelles se voient aussi dans les rapports de force qui se dessinent entre la mairie de Paris et les mairies d’arrondissements.
L’instauration d’un régime quasi-parlementaire
Même renforcé d’une légitimité populaire, le prochain maire de Paris sera limité dans sa capacité à faire adopter ses décisions. La réduction de la prime majoritaire à 25% à l’Hôtel de ville instaure de fait un régime collégial. « Il y aura une plus grande diversité au sein du Conseil de Paris. Cela rendra le débat obligatoire. Aucun parti ne pourra avoir une mainmise définitive sur la vie des Parisiens. » poursuit Patrick Norynberg.
Cette dose de proportionnelle donne aux listes minoritaires voix au chapitre. Pendant les élections, cela oblige la droite à s’allier pour concentrer ses forces. Après l’élection, cela rendra la négociation et le compromis obligatoire au sein du conseil de Paris. La légitimité démocratique vient au prix d’un affaiblissement relatif de la majorité.
Ce phénomène est renforcé par le maintien de la prime majoritaire au sein des conseils d’arrondissements. Selon Patrick Norynberg, « On rend au maire d’arrondissement une partie de son pouvoir qu’il avait perdu. »
Le rééquilibrage démocratique doit en théorie alimenter la discussion politique. « La vie démocratique au sein d’un conseil municipal n’est pas moins importante. Ces conseils par le passé ont trop souvent servi de chambres d’enregistrement. » Cependant, le renforcement du pouvoir des mairies d’arrondissements, en conjoncture avec l’affaiblissement relatif de l’Hôtel de ville de Paris, a des effets politiques immédiats.
Un nouvel équilibre favorable aux maires d’arrondissement
Si Rachida Dati ne profite pas de la même légitimité démocratique qu’Emmanuel Grégoire, elle peut compter sur la logique majoritaire des arrondissements. De fait, la réforme opère une décentralisation qui renforce les prérogatives des conseils d’arrondissement. Bien qu’ils ne disposent pas d’un droit d’amendement législatif au sens strict, ils bénéficient d’un droit de saisine élargi et d’un pouvoir d’avis renforcé. La mairie de Paris est désormais tenue par des délais de réponse raccourcis, environ 45 jours, pour statuer sur les propositions et vœux émis par les mairies d’arrondissement. Elles ne sont donc plus seulement des instances consultatives.
Si la droite est loin de sortir gagnante du premier tour, cela ne veut pas dire qu’elle a perdu pour autant. Emmanuel Grégoire est le favori global avec 38% au soir du premier tour, mais il doit encore passer le second tour. De surcroît, son pouvoir de décision en cas de victoire sera plus contraint que sous Anne Hidalgo.
Pour sa part, Rachida Dati a été réélue dans le 7e arrondissement dès le premier tour avec 58% des voix. Sa base politique est donc assurée même si elle ne l’emporte pas dimanche prochain. Il se peut même qu’elle ait plus d’influence en tant que maire d’arrondissement qu’en tant que maire de Paris, bien que le prestige ne soit pas le même. Le Cardinal de Retz, grand agitateur politique et mémorialiste du XVIIe siècle le disait bien, « Il n’y a rien de plus différent que le pouvoir et les marques du pouvoir. »
