De la rupture avec Hidalgo au pari Grégoire, le grand retour de Delanoë
Retiré de la vie politique depuis 2014, l’ancien maire de Paris revient dans l’arène pour s’engager « totalement » aux côtés d’Emmanuel Grégoire, candidat de l’union de la gauche à la mairie, dans une campagne 2026 qu’il présente comme un combat décisif face à la droite et aux extrêmes.
Il y a d’abord une image : celle d’un ancien maire que l’on croyait rangé des campagnes, silhouette désormais familière des piscines et du métro, qui réapparaît au milieu des tracts froissés, des stands de charcuterie et des poignées de mains un peu crispées. Bertrand Delanoë ne revient pas en candidat mais en appui, en renfort, presque en parrain : son objectif, désormais clairement assumé, est d’« aider » Emmanuel Grégoire à conquérir l’Hôtel de ville.
Ce retour n’est pas seulement l’histoire d’un vétéran qui reprend goût à la politique. Il raconte aussi une reconfiguration intime de la gauche parisienne, où celui qui avait porté Anne Hidalgo au pouvoir choisit aujourd’hui un autre héritier, à distance de son ancienne dauphine. Entre la maire de Paris, qu’il a laissée seule pendant la présidentielle et la dernière municipale, et Emmanuel Grégoire, pour qui il annonce un soutien « total », on comprend mieux comment Delanoë a fait évoluer sa propre ligne politique.
Pourquoi Grégoire, et pas Hidalgo ?
Au cœur de ce retour, il y a un choix : Emmanuel Grégoire. L’actuel candidat de l’Union de la gauche, ancien premier adjoint d’Anne Hidalgo, fut d’abord l’un des proches collaborateurs de Delanoë, passé par son cabinet avant de prendre plus de responsabilités à l’Hôtel de ville. Le lien est ancien, nourri de batailles parisiennes, de dossiers techniques et de longues années de loyauté politique.
En public, Delanoë décrit Grégoire comme un futur « maire rassembleur », qui assume « une rupture dans la méthode » avec Hidalgo tout en restant fidèle à l’orientation sociale et écologique portée par la gauche depuis 2001. Autrement dit : même cap général, mais un style plus apaisé, moins cassant, davantage tourné vers la « réconciliation » avec des Parisiens exaspérés par les conflits autour des mobilités ou de l’urbanisme.
Ce soutien contraste brutalement avec l’attitude adoptée envers Anne Hidalgo. Lors de la présidentielle de 2017, puis de 2022, l’ancien maire choisit Emmanuel Macron plutôt que les candidats socialistes, y compris son ex‑protégée, au grand dam de l’entourage du PS parisien. En 2020, alors qu’elle brigue un deuxième mandat à Paris, il reste en retrait, refusant de s’afficher clairement à ses côtés, là où une partie de la gauche attendait un passage de témoin plus visible.
Un come‑back motivé par « l’urgence démocratique »
Bertrand Delanoë ne s’en cache pas : s’il sort de sa retraite, c’est parce qu’il juge le moment particulièrement dangereux. Montée des extrêmes, banalisation des discours de haine, campagnes parisiennes sous tension, perspectives nationales de 2027 déjà présentes en arrière‑plan : l’ancien maire décrit le scrutin municipal comme un « combat de valeurs, de vérité », loin d’un simple enjeu d’aménagement urbain.
À ses yeux, Paris reste une ville baromètre : si la droite dure ou l’extrême droite y progresse fortement, le signal envoyé au pays serait clair. D’où sa volonté de mettre dans la balance ce qu’il lui reste de capital politique : un nom encore populaire dans une partie de l’électorat de gauche, un bilan municipal largement identifié, une capacité à incarner une gauche réformiste et attachée aux institutions républicaines.
Une relation brisée avec la maire sortante
L’histoire entre Anne Hidalgo et Bertrand Delanoë est celle d’une ascension partagée, puis d’une séparation progressive. Pendant treize ans, la future maire occupe une place centrale dans son équipe, avant qu’il ne la désigne comme candidate pour lui succéder en 2014. Mais la séquence Macron change la donne.
En 2017, quand Delanoë annonce à la radio qu’il soutient le fondateur d’En marche ! au détriment de Benoît Hamon, la maire de Paris vit cela comme une rupture politique, mais aussi personnelle. En 2022, il confirme son choix en votant de nouveau pour Emmanuel Macron plutôt que pour la candidate socialiste, entérinant un éloignement que plus personne ne cherche vraiment à dissimuler.
Un front contre la droite et les extrêmes
En tournée de soutien, l’ancien édile ne ménage pas ses critiques à l’égard de ses adversaires. Rachida Dati, soutenue par Les Républicains et le MoDem, est devenue sa cible favorite : il voit en elle une forme de « trumpisme » parisien, fait de coups médiatiques, de promesses contradictoires et d’un usage assumé de la polémique. À cela s’ajoutent, dans son argumentaire, les procédures judiciaires qui visent la maire du 7ᵉ arrondissement, appelée à comparaître pour corruption et trafic d’influence, et qui pourraient, en cas de condamnation, fragiliser une éventuelle mandature.
Delanoë s’inquiète également de la percée de Sarah Knafo, candidate Reconquête, dont la campagne très calibrée sur les réseaux sociaux lui apparaît comme le symptôme d’une extrême droite en voie de normalisation à Paris. Face à ces deux figures, il présente la candidature Grégoire comme un rempart crédible : suffisamment ancré à gauche pour ne pas laisser le terrain aux populismes, mais assez expérimenté pour rassurer les électeurs attachés à une gestion sérieuse de la ville.
LFI dans le viseur, l’union de la gauche sous conditions
Le retour de Delanoë se fait enfin au nom d’une certaine idée de la gauche. S’il soutient une union entre socialistes, écologistes et communistes, il exclut clairement une alliance avec La France insoumise, qu’il accuse d’avoir rompu avec la laïcité et de jouer à un jeu dangereux sur la question de l’antisémitisme.
Cette ligne rejoint celle d’Emmanuel Grégoire, qui plaide lui aussi pour un rassemblement des forces de gauche dès le premier tour, hors LFI, qu’il a continué de défendre le mercredi 4 mars à l’ESJ Paris. L’ancien maire y voit une cohérence : selon lui, une union bricolée avec les Insoumis, derrière la tête de liste Sophia Chikirou, reviendrait à légitimer un « populisme de gauche » qu’il considère comme l’autre face d’un même affaiblissement démocratique.
Dernier rôle ou nouveau chapitre ?
Reste une question, que ni lui ni son entourage ne formulent vraiment : s’agit‑il du dernier rôle politique de Bertrand Delanoë ou d’un nouveau chapitre plus durable ? À ce stade, l’intéressé jure qu’il ne brigue rien et qu’il ne retournera pas dans un quelconque exécutif, se contentant d’être un soutien visible, un conseiller officieux, parfois une caution morale.
Pour Emmanuel Grégoire, ce compagnonnage est à double tranchant. Il lui offre un atout décisif dans une campagne où la notoriété compte autant que les programmes. Mais il l’expose aussi à une exigence plus forte : si le « pari Grégoire » échoue, c’est tout un pan de l’histoire récente de la gauche parisienne (celle ouverte par Delanoë en 2001) qui pourrait apparaître comme refermé.
En attendant, l’ancien maire a quitté, une nouvelle fois, la discrétion de ses trajets en métro pour retrouver le tumulte des marchés et des réunions publiques. Entre la rupture consommée avec Anne Hidalgo et la confiance affichée en Emmanuel Grégoire, c’est bien un choix de camp qu’il assume : celui d’une gauche de gouvernement qu’il espère encore capable de tenir Paris, et peut‑être de peser sur la suite de l’histoire politique française.
